Rodrig Thain « Roger de Coster voulait me garder… »

Ah les années 2000, je n’avais même pas 10 ans…

Et dans ces années 2000, on en voyait défiler des Français aux USA, ils bottaient des culs, montaient sur des podiums, remportaient des victoires … L’un d’entre eux s’appelait Rodrig Thain.

Bien des années se sont écoulées depuis, et c’est des suites d’une banale publication Facebook que j’en suis venu à discuter avec Rodrig.

Open et plutôt bavard, je lui ai proposé de nous rendre nostalgique des années 2000, le temps d’une interview.

Rodrig, qu’est-ce qui – à l’époque – a provoqué ton départ aux USA ?

À l’époque, on était en 1999, et je roulais pour KTM; Kurt Nicoll était mon manager, j’avais un contrat pour faire tous les Supercross en Europe et comme j’empilais les victoires, il m’a demandé de partir aux USA pour intégrer la nouvelle structure KTM USA.

J’avais déjà été Outre-Atlantique faire quelques courses en 1998 pour Honda FMF; puis une course pour KTM en 1999.

Jérome Hemery était avec moi à ce moment-là, on s’était vraiment bien marré tous les deux !

Une fois là-bas, c’était ce à quoi tu t’attendais ?

Je n’ai pas vraiment réalisé l’opportunité qui m’était offerte quand je suis arrivé aux USA.

Je faisais de la moto, je m’éclatais, c’était tout ce qui comptait pour moi.

Je vivais dans une petite résidence avec piscine, salle de sport… J’étais vraiment bien dès mon arrivée.

J’ai été accueilli par la famille Mc Grath, la sœur de Jérémy (Tracy) était Love de moi…

J’ai passé mon premier Noel en Californie avec eux c’était plutôt sympa.

Côté négatif, KTM n’avait pas encore de circuit privé donc je ne pouvais pas rouler en Supercross pendant la semaine pour m’entraîner.

Malheureusement je n’ai pas vraiment pris cette opportunité au sérieux.

Tu as dans les 20 ans & tu pars seul aux US. Un jeune Français pilote pro aux USA …. Les nanas …. C’est sérieux comme milieu ?

Je suis parti pratiquement du jour au lendemain et effectivement j’étais tout seul.

En fait, ça ne m’a pas posé plus de problèmes que ça puisque je me débrouillais déjà seul en Europe.

Dès que j’ai eu mon permis – à mes 18 ans – j’ai dû me débrouiller, mes parents n’avaient pas les moyens de suivre financièrement donc j’ai fait comme j’ai pu pour pouvoir continuer à rouler.

Je me souviens, fin 1996, j’étais en équipe de France Espoir. J’étais à deux doigts de tout arrêter mais  Christian Nivoix m’a raisonné.

Il m’a fait comprendre qu’arrêter, c’était faire une grosse connerie, et qu’il fallait que je me donne une nouvelle chance, au moins une année de plus… Et il a eu raison !

Christian, c’était un ami à moi, on était très proche, il était aussi mécano chez Yamaha Wirtz Racing Team, pour qui j’ai roulé en GP125.

Pour ce qui est des nanas… oh oui j’en ai vu défiler aux States….

Didier Vuillemin m’a dit un jour « si tu te la coupes, tu iras loin en moto ». J’aurais dû suivre son conseil ….. mais je ne l’ai pas fait [rires]

Comme dans tous les sports de haut niveau où les athlètes brassent beaucoup d’argent, il y a des dérives, mais en dehors de ça, c’est un milieu très sérieux.

Tu signes chez KTM, American Suzuki & Yamaha Of troy pendant tes années US ? Ça paye le SX dans les années 2000 ?

C’est ça, je roule pour KTM en 2000, pour American Suzuki en 2001, et Yamaha Of Toy en 2002.

De base, j’aurais dû rester chez American Suzuki mais mes agents de l’époque Fred Bramblett et Bobby Moore m’ont très mal conseillé. Ces enfoirés ont fait passer leurs intérêts avant les miens.

Roger DeCoster lui, il voulait vraiment me garder chez Suzuki.

Chez Yamaha Of Troy en 2002 c’était un sacré bordel. En fait quand j’ai signé mon contrat, il n’y avait même plus de manager dans l’équipe et je n’étais pas au courant.

Eric Kehoe (le meilleur des team manager de l’époque avec Roger) venait de partir chez American Honda. Chad Reed avait donc fait appel à un de ses potes d’Australie pour venir gérer le team Yamaha Of Troy …. Quand j’y repense, c’était tellement le bordel chez eux.

Niveau contrats, ils étaient plutôt pas mal à l’époque.

En 125, je prenais dans les 200 000$ à la signature, j’avais tous mes frais de déplacement payés.
Il y avait des bonus pour les Heat race et les finales, des bonus en fonction de ton classement final au championnat.

En plus de ça, j’avais quelques contrats de sponsoring avec des équipementiers, des jeux vidéo, je gagnais de l’argent avec les vidéos aussi, avec les marques de fringues. Je vivais plutôt bien.

C’est quoi ta routine en tant que pilote US à l’époque ? Tes obligations ? Les contraintes ?

Pour la routine du lundi au jeudi c’était:

07h00: 1h de footing  le matin,
09h00: On roule à moto sur la piste d’entraînement jusque 13h00

L’après-midi, c’était salle de sport ou vélo de route selon les besoins, et selon la saison, Motocross, Supercross …

Tous les vendredi je prenais la direction de l’aéroport pour me rendre sur les courses à travers le pays; et c’était comme ça presque chaque semaine de l’année.

C’était que du bonheur,  aucune contrainte….  Ah, ça me manque…

Côté obligations, il fallait être sur le podium chaque week-end.

Tu roules aux côtés de Pastrana & Windham chez American Suzuki, ils sont comment en tant que coéquipier ?

Travis Pastrana et Kevin Windham étaient les meilleurs coéquipiers que j’ai eu, il y avait une bonne cohésion et une bonne ambiance dans le groupe.

Travis, c’était un hyperactif et K-dub était du genre très calme.

Sur le circuit Suzuki Kevin était impressionnant par sa technique et Travis c’était le kid un peu bourrin qui n’avait peur de rien et qui était bourré de talent.

J’ai passé toute la saison Outdoor chez Travis sur la côte Est. On roulait absolument tous les jours, puis le week-end, c’était les courses.

On faisait plein d’activités de dingues, des trucs extrêmes, des sauts de malades sur ses rampes qu’il avait installées dans la forêt. Tu t’élançais sans même voir la réception. On faisait des batailles de feu d’artifice, du wake-board à gogo, de la bouée tractée par bateau, ça allait tellement vite que j’ai cru que j’allais mourir !

J’ai une anecdote sympa. Un jour on revenait d’un entrainement avec Travis Pastrana.

D’un coup, son père arrête la voiture sur un pont au bord de l’autoroute, il y avait de l’eau qui passait en dessous… Et c’était super haut …

Travis ouvre la porte et saute dans l’eau.

Son père me regarde alors et me dit  » Si tu ne sautes pas, je te laisse sur le bord de la route ».

J’étais complètement flippé tellement c’était haut… mais je n’ai pas vraiment eu le choix… J’ai sauté…

Sinon, la mère de Travis nous faisait cuire des patates dans un sac hermétique aux micro-ondes le jour des courses…. C’était la diététique des pilotes US !

Ton meilleur souvenir aux USA ?

Wow, Il y en a tellement… Je dirais tous les moments passés avec la famille Mc Grath, la famille Pastrana, Sébastien et Stephanie Tortelli, son beau-frère Cyriaque  et toutes les courses auxquelles j’ai pu participer …. Mec … C’était grandiose.

Le jour où tu t’es vraiment tapé la honte ?

À Anaheim 1 pour l’ouverture du championnat de Supercross en 2000, je ne me suis même pas qualifié pour la finale …

La course qui te hante, et celle que tu rêverais revivre ?

Southwick c’était mon cauchemar ….. je me suis blessé absolument à chaque fois là-bas ….

Pour ce qui est d’une course que j’aimerais revivre, je dirais celle d’Unadilla en 2000 chez KTM. Je pars bon dernier en calant quand la grille se baisse comme un gros naze, je me sors les doigts & remonte tout le monde assez facilement en quelques tours. Je me retrouve en tête de la course avec 30 secondes d’avance mais à deux tours de la fin grosse poisse je claque cette satanée bougie…. Putain …

Parle nous des personnes qui t’ont vraiment aidé? De celles qui t’ont vraiment enfoncé ?

Stéphanie et Sébastien Tortelli, son beau-frère Cyriaque. Ils ont fait beaucoup pour moi.

En 2001, lors d’une séance d’autographes la veille de la course de Washougal dans une immense concession de Portland, je rencontre une jolie blonde à forte poitrine.

Elle deviendra ma femme en Décembre 2001 et ce jour marque le début de la fin de ma carrière aux US.

Cette femme a totalement intoxiqué ma carrière sportive, encore une fois j’aurais dû écouter Christian Nivoix qui était présent à mon mariage …. On était sur un yacht privé à Newport Beach… C’était les années Bling bling ….

5eme du championnat SX125 Ouest en 2000, 12 de l’outdoor cette année-là, vice-champion SX 125 Ouest en 2001, 8 de l’outdoor.

Ensuite, dès 2002, ça dégringole, jusqu’en 2006, C’est quoi l’histoire de la fin des USA et celle du retour en France ?

  • En 2002 tout commence bien. Lors de la première épreuve à  Anaheim 1 je suis premier de la finale et Gosselar me percute par l’arrière dans les whoops dans le tout dernier tour …. Je me déboîte l’épaule.
  • Les week-ends suivants je termine 2ème à San Diego et 3ème à Phoenix. Mais je décide de me faire opérer car mon épaule se déboîte chaque jour, à l’entraînement & pendant les courses  …J’étais sous antidouleurs 24/24, mon estomac ne suivait plus.
  • L’opération et la rééducation se déroulent bien, je suis de nouveau prêt pour l’ouverture de l’outdoor cette année-là à Glen Helen. Dans la première manche, je m’accroche en pleine ligne droite avec Mike Brown et chute à pleine vitesse: Grosse commotion cérébrale et de nouveau l’épaule dans le sac, à partir de là, mon année était terminée.
  • En 2003 je n’ai eu aucune proposition de guidon d’usine, juste des propositions de quelques teams satellites en carton. Je signe un bon contrat avec Husqvarna pour participer au championnat du monde MX2
  • Une semaine après cette signature je reçois une offre de Mitch Payton pour rouler chez Kawasaki Pro Circuit, j’étais dégoûté. Je n’ai pas réussi à me défaire du contrat Husqvarna pour aller chez Pro Circuit.
  • En 2004 je reviens aux USA pour rouler avec le team ECC Suzuki , une année sans résultats avec un team plutôt Rock N Roll, je ne vais pas m’aventurer dans plus de détails …
  • En 2005, rien ne va plus. Une année très compliquée sur le plan sportif et personnel, et même, sur tous les plans … Je divorce et ma femme me prend tout ce que j’ai:  maisons,  voitures, jet skis, motos, camping-car et j’en passe… Je me retrouve à la rue du jour au lendemain… J’étais sportif professionnel et elle, elle était arnaqueuse professionnelle…

Comment étaient tes relations avec les Américains en tant que Français ?

J’ai été bien accueilli, contrairement à ce que tu peux entendre. Dans le monde du Supercross & du Motocross, ils aiment bien les Français.

Dans mon quartier à Temecula tout le monde me connaissait, on faisait souvent des fêtes entre voisins.

Je n’avais pas d’ennemis. Contrairement à la France, les gens ne sont pas jaloux là-bas, ils sont contents pour toi quand tu réussis, quand tu as une belle villa, de belles voitures et une belle femme.

Les team te foutaient-ils la pression pour avoir des résultats ?

Je n’ai jamais vraiment ressenti de pression, la seule pression venait de ma femme…[rires]

On sentirait presque du regret dans tes propos. Si tu pouvais revivre l’expérience, tu ferais quoi différemment ?

J’ai énormément de regrets, j’ai fait de mauvais choix dans ma carrière aux USA.

Je n’aurais pas dû quitter Suzuki et Roger De Coster.

Je n’ai pas écouté certains conseils que j’aurais dû écouter. Si je pouvais retourner dans le temps, je ferais tout différemment; avec plus de sérieux et de professionnalisme.

Pourquoi on n’a presque plus aucun Français aux USA ?

Il y a 2 Français qui sont aux avant-postes c’est quand même pas mal !

Par contre elle est ou la relève …?

Bougez-vous le cul les jeunes; c’est là-bas que vous gagnerez bien votre vie en motocross et quand vous êtes aux USA, ne vous contentez pas d’être en finale à terminer 20ème à chaque fois !

Quand tu vois les pistes aujourd’hui, les motos, les pilotes, à quel point ça a changé en 15 ans ?

Tout a beaucoup évolué. Les teams et les pilotes sont devenus plus pro, les motos ont évolué, les pistes aussi.

Les circuits sont beaucoup plus rapides mais ont l’air moins technique (c’est dommage).

Par contre c’est devenu plus sécurisé, on voit des filets dans les virages, les pilotes sont accompagnés à chaque entraînement par un mécano.

À l’époque, on allait s’entraîner seul (sauf pour les testings) et on ramenait la moto au shop quand elle était morte et qu’il fallait la refaire.

Maintenant, il y a des entraîneurs au top dans le sport. J’aurais bien aimé bosser avec un mec comme Aldon Baker, ou avoir un David Vuillemin à mes côtés.

Un pronostic pour le championnat SX 450 ?

C’est toujours difficile de faire des pronostics sur les championnats SX et MX, avec toutes les blessures …Mais je vois bien Eli Tomac s’imposer sur les deux championnats même si je préférerai voir Marvin Musquin  en gagner un des deux …. voir les deux.

Et en 2019, Rodrig Thain, il fait quoi ?

Je vais faire quelques courses de vitesse en 1000 PromoSport et je vais m’aligner sur le championnat de France des sables. J’aimerais bien faire un top 5 au Touquet avant que mon poignet droit ne rouille aussi.

Des remerciements ? Un message à faire passer ?

Pas de remerciements,  hormis aux personnes qui m’ont toujours suivi, je n’ai pas vraiment connu la carrière que j’espérais mais le peu que j’ai accompli je l’ai fait tout seul & sans personne.

Merci à mes parents qui se sont sacrifiés pendant des années pour m’aider.

J’aimerais vraiment qu’une équipe ou une marque me fasse une dernière fois confiance pour le championnat de sable. Même si j’ai 40 ans je suis convaincu que je peux rivaliser avec les meilleurs, parce que je l’ai déjà fait, et parce que je vais m’entraîner très dur et bien plus que tout le monde.

Je veux montrer qu’à mon âge, avec l’envie de réussir et du courage tout est possible.

J’ai entendu dire que j’étais fini et trop vieux et ça …. c’est quelque chose qu’il ne fallait pas me dire…

See you soon …. dans le sable 😉

Rodrig Thain

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