Sans détours – Sebastien Tortelli (2/2)

Une interview « sans détours » avec Sebastien Tortelli

Double champion du monde de Motocross dans les années 90 avant de s’envoler à la conquête des USA, Sébastien « Dyno » Tortelli a fait son retour avec sa famille de ce côté-ci de l’Atlantique fin 2016 en s’installant à Barcelone.

Pilote au grand cœur, Sebastien Tortelli est l’un des rares à pouvoir se targuer d’avoir battu Stefan Everts et Ricky Carmichael au sommet de leur art. S’il a jeté les gants de la compétition sportive depuis, Sebastien ne s’est jamais trop éloigné des circuits en se tournant vers la relève et en leur proposant ses services en tant qu’entraîneur; d’abord aux USA, et désormais en Europe.

Cliquez ici pour la 1ère partie

Au programme de la cette seconde partie, on aborde le sujet du Motocross des nations 2020 et on parle de Jett Lawrence, de l’évolution des mœurs et de l’intégration aux USA, de l’élite et du mondial, de la reprise du Supercross US et de la période de confinement pour les pilotes MXGP, on fera également un détour par la transition au 4 temps, par le grand prix du Mexique en 2012, etc …

Un entretien de 90 minutes à déguster sans modération pendant cette période de confinement. Suite et fin.

Sebastien, petit tour sur l’actualité. Ils prévoient de faire reprendre le Supercross US après l’outdoor US. Ça va être tendu ?

Ça va être très tendu, ce n’est pas qu’une histoire de Supercross et de Motocross puisqu’il faut prendre en considération la possibilité d’avoir les stades puisque tout le monde va reprendre en même temps. Tu risques de devoir faire face à d’autres sports qui ont des poids financiers bien plus importants comme le Football Américain ou le Baseball. Pour qu’ils trouvent des dates, ça risque d’être très difficile.

Le Supercross a pu exister aux USA dans des stades aussi gros car ils se déroulent pendant la période creuse du Baseball et du Football Américain ; si ça reprend en fin d’année, on va tomber en plein milieu de la période la plus chargée rien que pour ces deux autres sports. Je ne suis pas sûr que ce soit gérable, je ne sais pas combien de stades seront disponibles ; ça paraît un peu compliqué, voire compromis.

On en sait pas trop où on va, on nous rajoute 15 jours par-ci, 15 jours par-là, on ne sait pas comment les choses auront évolué d’ici là, on ne sait pas comment l’économie se portera d’ici-là et si les spectateurs viendront voir les courses. Sur la base, les Américains vivent au jour le jour avec très peu de réserve financière, ils vivent sur leur carte de crédit et avec ce qui se présente actuellement, ça risque d’être une catastrophe pour eux à ce niveau-là. Le pouvoir d’achat risque de ne pas être là en fin d’année, beaucoup de paramètres font qu’organiser le Supercross en fin d’année risque  d’être très compliqué.

mxphotos - EVERTS & Friends 21/07/2010 - Sebastien TORTELLI ...

MXphotos.be

La fin de la saison de Supercross risque de déborder sur la fin de leurs contrats 2020 et le début de leurs contrats 2021.

Tout à fait, tout dépend aussi des contrats des pilotes car leurs contrats terminent en Septembre après la dernière course de Motocross nationale, je pense qu’il y a un gros point d’interrogation à ce niveau-là et rien ne sera clair avant que cette pandémie ne soit terminée.

Et à propos des nations 2020 ? 5 grands prix de prévus après les nations, le Supercross qui reprendra en même temps, il va manquer du monde.

C’est sûr que sur le principe, les nations ont toujours été en fin de saison, ce qui était devenu obsolète pour les Américains vu qu’eux avaient fini leur saison de motocross avant de réattaquer le Supercross.

Les nations, ça a toujours eu un sens pour les Européens. Dans le futur, que les nations soient plus tôt dans la saison serait une bonne chose et ça permettrait d’avoir également les très bons pilotes américains qui reviennent, si les usines les autorisent … ce n’est pas gagné.

Aux nations 2020, il n‘y aura probablement pas les ricains qu’on attend, mais on en est arrivé à un point aujourd’hui où le motocross reste une discipline Européenne. Le mondial est très spécifique, la préparation est bien réglée et les Européens dominent en Motocross.

Le Supercross est devenu tellement important aux USA pour les usines et les pilotes font eux aussi une préparation très spécifique. Ils disputent 12 épreuves d’outdoor, mais c’est vraiment un « à côté » pour eux donc l’un dans l’autre, ce n’est plus comparable.

On retrouve une spécialité Motocross qui est mondiale et une spécialité Supercross qui est Américaine avec des objectifs bien précis qui ne convergent pas l’un vers l’autre.

À l’époque, quand les USA dominaient, on avait un championnat de 12 épreuves en SX et 12 en MX, c’était assez équilibré, aujourd’hui cet équilibre n’existe plus et c’est vraisemblablement pour ça qu’on a eu des équipes américaines – au top sur le papier – pas assez préparée par rapport aux pilotes Européens.

On a vu un changement progressif se faire, et aujourd’hui, le motocross appartient aux pilotes Européens.

2000 MXDN Sébastien Tortelli | Tony Blazier | Flickr

MXDN 2000 – @TonyBlazier

On assiste également au désintérêt de l’équipe Américaine pour le Motocross des Nations.

Je pense que ce désintérêt est arrivé progressivement parce qu’au fur et à mesure du temps, les Américains ont perdu, et perdu encore de plus en plus, ils ont dégringolé de la première à la seconde place sur le podium, avant de terminer 3ème, pour finalement terminer hors du podium.

Aujourd’hui, les pilotes qui gagnent aux US n’ont aucun intérêt à venir rouler en Europe pour se faire battre. Ils y vont pour leur pays, car les Américains sont très patriotes, mais quand ils viennent en Europe pour se faire battre, difficile d’y aller avec un grand sourire sachant; en sachant que le championnat de Supercross arrive derrière et qu’il est plus important.

On avait un grand prix des USA pendant un temps, il a disparu du calendrier, et c’est dommage, car ça permettait des confrontations entre le MXGP et les USA, sans parler de nations.

Les grands prix ont un coût financier très élevé, faire déplacer tout le monde là-bas et réaliser une épreuve FIM aux USA, c’est très compliqué, il faut un gros budget et à l’époque, il y avait des sponsors externes qui appuyaient pour que le MXGP vienne aux USA.

Quand les gros sponsors se sont retirés, l’idée est passée aux oubliettes. Ça coûte trop cher, la réalisation d’un GP n’est pas donnée et aux USA, les courses sont organisées par des compagnies privées, des entreprises. Il n’y a pas de motoclub ou d’association comme en Europe, tous les terrains sont des terrains privés et on pense business, le principe du business c’est de faire de l’argent, sinon, pourquoi faire du business ?

Aux USA, s’ils ne ressortent pas une comptabilité positive, ils vont le faire une fois, deux fois, mais pas trois fois. En Europe, tu tombes sur des associations, des clubs avec beaucoup de bénévoles, sans qui rien de tout ne cela ne se passerait. Il y a une passion en Europe même s’il n’y a pas de profit, il y a ce sentiment de reconnaissance de fierté d’avoir un grand prix, ce qui n’est pas donné à tout le monde.

Le gain en Europe n’est pas matériel, il est dans la satisfaction d’avoir réalisé un beau grand prix avec du monde. Les objectifs sont différents, si les USA ne font pas d’argent, le MXGP ne les intéresse pas.

Dirt Shark - 2017 Monster Energy MXGP of USA - YouTube

MXGP of USA – 2017 – @DirtShark

En parlant de ça, comment tu en étais arrivé à devenir Co-Promoteur du grand prix du Mexique en 2012 ?

Ah ! Alors je n’étais pas co-promoteur du grand prix du Mexique mais tout le monde m’a désigné en tant que Co-Promoteur. (rires). J’étais juste assistant, c’est facile de mettre une étiquette à quelqu’un.

J’étais allé faire une course au Mexique et le gars m’avait dit qu’il voulait organiser un grand prix, il avait ce qu’il fallait de la part de l’Etat pour le réaliser mais il avait besoin de quelqu’un pour l’aider et l’assister avec les démarches.

Avant de faire le grand prix, je voulais qu’on fasse une course pour voir ce qu’il voulait faire exactement. On avait organisé une course l’année d’avant, la Celebrity Race. J’avais invité plusieurs pilotes, Everts, Vuillemin, Dubach, Huffman, on avait tous arrêté la compétition, il y avait plusieurs catégories. Ce n’était pas vraiment une course, c’était plus un spectacle, on restait ensemble sur la piste, on faisait des block-pass, c’était un show pour les gens. C’était le WWF du motocross au Mexique pour les vieux (rires).

Tout s’est bien passé et j’ai décidé d’aider à organiser le grand prix, j’étais juste là pour apporter un coup de main, un employé qui devait aider.

L’organisateur a discuté avec Giuseppe Luongo qui était ouvert à l’idée d’un grand prix au Mexique, le grand prix a eu lieu, mais rien de ce que j’avais demandé pour préparer le GP n’avait été fait. Je suis arrivé 15 jours avant le GP en même temps que les équipes de Youthstream et rien n’était prêt. En 15 jours, on a été obligé d’organiser un grand prix et forcément, il manquait plein de choses. Il fallait boucher des trous pour réaliser le grand prix, financièrement, l’organisateur était trop court et quand il y a un manque d’argent, les choses ne se passent pas comme elles doivent se passer.

Un grand prix difficile, une expérience que j’ai faite une fois et que je ne renouvellerais pas dans ses conditions. À la fin de l histoire, d’un coup, je suis devenu « promoteur » du grand prix alors que ce n’était pas le cas.

MX2 : Herlings enfonce le clou - Moto Verte

MXGP Guadalajara 2012

En fait, si ça avait bien marché tu n’aurais pas existé, mais vu que ça n’a pas fonctionné, tu es devenu co-promoteur ?

Tout à fait (rires).

À l’intersaison, les pilotes savent exactement de combien de temps ils disposent pour se préparer. Avec ce break et ce virus, ils ne savent pas réellement quand ils vont reprendre l’entraînement, le championnat, etc. Comment on fait pour gérer son programme actuellement ? En faire trop, c’est se cramer, trop se reposer, c’est se ramollir.

Je ne sais pas comment eux vont réagir à ce niveau-là, le problème qu’on rencontre c’est que cette situation ne va pas se résoudre du jour au lendemain. Aujourd’hui, plus personne ne roule – normalement – car c’est le conseil des usines et j’espère que les pilotes respectent ça car si un pilote se blesse, ce ne sera pas évident à gérer pour l’hôpital.

Il faut prendre ce break comme une nouvelle intersaison, c’est un nouvel hiver où les pilotes doivent s’arrêter, faire une pause et être capable de préparer un nouveau programme pour se relancer de la bonne façon quand la saison reprendra en Juin.

Aujourd’hui, on est encore en début avril et les pilotes sont en OFF. Il faut prendre son mal en patience, observer le même repos que le break de fin de saison. Ils doivent faire cette pause pour être frais mentalement et repartir sur une nouvelle période d’entraînement hivernal et être capable d’enchaîner les 18 courses restantes.

Si la saison commence effectivement en Juin et qu’ils ne peuvent pas rouler avant mai, ça va être chaud, mais c’est pareil pour tout le monde, tant qu’ils ne rouvrent pas les terrains, les pilotes ne passeront pas de temps sur la moto.

Si les mecs se surentraînent aujourd’hui, ils seront plus qu’usés en fin de saison et ils ré-attaqueront la saison 2021 derrière, ils n’auront jamais le temps de récupérer, ils peuvent louper 2 saisons d’un coup pendant cette période de confinement si celle-ci n’est pas bien gérée.

Jago Geerts – Valkenswaard – 2020

Un petit tour en SX US ; Jett Lawrence. Très bon pilote ou pilote surmédiatisé ?

Je pense que c’est un futur bon pilote. Jett est très bon et il y a beaucoup de choses qui vont dans son sens. Déjà, il a un frère aîné qui a roulé en mondial, il a un super caractère.

Il a une superbe personnalité à la Cianciarulo, il a une certaine assurance et l’avantage qu’il a, c’est d’avoir Hunter. Souvent, quand tu as deux frères, c’est le second qui réussit mieux que le premier ; le second apprend des erreurs du premier. C’est la psychologie typique d’un athlète de haut niveau dans le sport. Bon, Alessi nous a fait l’exception (rires), le premier a été bien meilleur que le second.

Jett a toutes les cartes en mains pour réussir et je ne serai pas surpris de le voir jouer les titres d’ici les prochaines saisons.

Jett, c’est un peu le chouchou du public. On sait que les Ferrandis, Bayle, Pourcel, & Co, ils étaient plutôt mal accueillis aux USA.

Tu parles d’un chouchou mais Jett parle anglais de base. Pour le public Americain, c’est moins un étranger qu’un Français, c’est un cousin tout comme Chad Reed. Un cousin, c’est déjà beaucoup moins un étranger. Les cartes sont faussées.

Pour JMB, ça a été difficile déjà parce que c’était le premier, et le premier, c’est toujours celui qui fait un peu les tranchées pour que ça passe pour les autres, et donc c’est sûr que ça n’a pas été évident pour lui d’être le précurseur. Je pense aussi que JMB avait un but bien précis et il ne faisait pas d’effort au niveau de l’adaptation, au niveau de l’intégration, simplement parce que ce n’était pas son but.

Après, à l’époque, il y avait aussi de sacrés caractères avec des Bradshaw, des Matiasevich, donc c’était assez sanglant, ça se voulait sanglant. JMB est rentré dans des choses qui étaient assez délicates et il n’avait pas les bons mots au bon moment, mais bon c’était JMB, il a toujours été très investi et avec un but très précis et une façon d’y arriver très précise aussi, il avait un vrai plan. Par ces constances il s’est fait détester parce que l’adaptation et l’intégration à l’américaine ne faisaient pas partie de son plan ; donc ça n’allait pas, ça s’est mal passé.

Pour Christophe, je pense qu’il avait des traits très similaires à ceux de JMB et une même façon de piloter, due à leurs physiques. Christophe a eu un très gros accident et dans ces moments-là, tu as le temps de réfléchir, de revoir tes priorités.

C’est difficile de généraliser, tu prends Roncada, Vuillemin, Musquin, et moi par exemple, on ne peut pas vraiment dire que ça se soit mal passé pour nous. De toute façon, que tu sois Americain, Francais, Italien ou ce que tu veux, tu ne peux jamais plaire à tout le monde donc je pense que c’est facile de prendre un raccourci et de mettre une impopularité sur une nationalité.

On peut comparer chez nous. Regarde le Supercross de Paris, c’est pareil à plus petite échelle. Le public est derrière un Ferrandis, Vuillemin ou même moi plutôt qu’un Americain donc finalement, on fait pareil qu’eux !

Dylan est super investi dans la course et a une nature de pilotage très agressive. Tu as les images des grands prix qui le montrent déjà. Donc ce n’est que la continuité du personnage. L’expérience de David l’aide mais sur la piste le naturel battant refait surface. Si un ricain avait viré Craig à Anaheim, il n’y aurait pas eu autant de polémique, ça aurait été plutôt « yeeeeah, I like him » (rires). Mais bon, quand c’est Barcia qui pilote comme ça, ça fait aussi couler de l’encre là-bas donc finalement, les gens aiment la polémique !

En résumé, on est quand même des étrangers dans un championnat américain. Bon malgré tout, Dylan s’en sort très bien, il est en probation, donc je dirai qu’il s’en sort très bien dans l’histoire.

David Vuillemin « Dylan a incroyablement bien roulé » | DAILYMX

Dylan Ferrandis / Christian Craig – Anaheim 2 2020 – @RacerX

Ça aurait pu être plus ?

Ça aurait pu être plus.

D’accord, il ne fait pas un T-Bone, il était quand même parallèle à Craig. Craig ne coupe pas parce qu’il estime que Dylan ne va pas le faire donc c’était un concours de circonstances, on est d’accord.

Dylan s’en sort de façon relativement honnête, je pense que la sanction qu’ils lui ont donnée est honnête. Ils auraient vu ça il y a 15 ans ça n’aurait pas été la même sanction. Il aurait été disqualifié. Donc il faut voir qu’il y a une évolution des mœurs et une meilleure acceptation des étrangers beaucoup plus qu’avant aux US.

JMB aurait fait ça à Bradshaw, ça aurait été une bombe à retardement, et ça aurait explosé.

Moi je me souviens de Mickaël Pichon qui est un de mes super pote, avec qui je m’entends super bien. Il m’avait dit que lorsqu’il avait signé son deuxième contrat chez Pro Circuit, il était en négociation directe avec Mitch Payton. Mitch, c’est quelqu’un d’assez chaud, assez sanglant, comme Mickaël ;  c’est pour ça que les deux ont vraiment beaucoup de respect l’un envers l’autre.

À la fin du contrat, Mitch a dit à Mickael « On t’a déjà libéré une fois, donc, c’’est bon, signes maintenant », Evidemment, Mitch parlait de la Seconde Guerre mondiale. Donc ça te donne l’esprit général des ricains de l’époque.

Donc tu imagines dans les conditions que JMB a  du évolué a l’époque, ce n’était pas facile.

Après ça, Pourcel est arrivé, et ça ne s’est pas du tout passé comme ça parce que les mœurs avaient changé, donc ça a été beaucoup plus soft qu’à l’époque de JMB. C’était un passage obligatoire. Depuis, il y a eu de l’évolution avec tous les étrangers qui sont arrivés en championnat Américain, c’est juste que JMB était le premier !

Moi quand je suis allé aux Etats-Unis j’avais l’expérience de ce que j’avais vu, et ce qu’il s’était fait avec JMB, donc c’est pour ça que lorsque je n’ai pas roulé Oxbow.

J’ai roulé No fear, j’étais ami avec Jeremy Mc Grath qui, à cette époque-là,  lançait la marque Nofear, donc j’étais quelque part le coéquipier de Jérémy via Nofear, j’étais intégré via cette association.

Sinon, ma manière de rouler et mon caractère étaient beaucoup plus adaptés aux Ricains, le côté battant c’est ce que les Ricains aimaient en moi, je ne rendais jamais les armes. Ça, cela leur correspond bien, c’est une raison pour laquelle j’ai été intégré rapidement.

Pour un Américain, JM & Pourcel avaient un côté plus technicien, pas calculateur mais ce côté planifié qui était très clair et ça, c’est un peu plus difficile à assimiler pour un ricain.

Quand j’étais à RedBud, je pars 4 ou 5 et je remonte, je passe Carmichael et je tombe en panne d’essence à 100m de l’arrivée. J’ai poussé la moto pour essayer de finir et je ne pouvais pas monter l’appel de la dernière table parce qu’elle était trop raide ; je n’arrivais plus à pousser pour finir la manche. Ce jour-la, je suis devenu un héros à leurs yeux !!

Il y a des traits de caractère qui ont fait que j’ai été adopté par les Ricains.

Sebastien Tortelli, Jeremy Mcgrath et Kevin Windham – @NoFear

Est-ce que les pilotes sont devenus un peu trop politiquement corrects dans le sens où maintenant ils n’osent plus être agressifs et se taper dans les dents parce que derrière il y a trop de retombées ? Quand on voit Ferrandis, ce qu’il s’est passé, avec les réseaux sociaux et tout ça, ça a pris une ampleur de dingue alors qu’il y a 20 ans ça se serait réglé en privé en deux temps trois mouvements.

C’est sûr que c’est devenu plus politiquement correct mais quelque part c’est forcé. Parce qu’aujourd’hui c’est ce que veut l’évolution du sport. Ça dépend de quel côté tu te places.

Tout ça est basé, pour moi, sur l’importance financière du sport. Surtout aux US, c’est la base et ayant vécu là-bas, je comprends.

C’est-à-dire que pour eux, le Supercross, c’est du business. À l’époque quand tu avais un JMB ou un Bradshaw, c’était peu médiatisé, et le retour financier était bien moindre que celui d’aujourd’hui.

Aujourd’hui, leur but, c’est d’essayer de se rapprocher d’un sport comme le NASCAR, le Baseball, le Football Américain, donc pour ça il faut une image de marque.

L’évolution a été progressive vers cette image de marque, aussi grâce à l’évolution des médias, et il faut qu’il y ait une certaine notoriété, que les règles soient un peu plus strictes et que le sport soit un peu plus clean.

Médiatiquement ils adorent quand les pilotes se frittent, qu’il y a des bastons parce que forcément ça crée de l’intensité, ça crée un effet « wow» et ils ont besoin de ça en plus du sport.

Mais derrière tu as une entité comme l’AMA, qui est maintenant sanctionnée par la FIM, et désormais, ils doivent suivent les mêmes procédures mondiales.

Changement d’horizon. Le passage du 2 temps au 4 temps, la plus grande avancée ?

Je pense que l’évolution du 2 temps au 4 temps a été énorme, il y a eu une grande progression qui a été faite. Je pense que lorsque l’on est arrivé sur la fin du 2 temps on était quasi au bout de la machine.

Moi je l’ai vécu plutôt bien. Ça ne m’a pas du tout dérangé. Surtout que quelque part j’étais un des – malheureusement ou heureusement –  précurseurs du 4 temps. C’est moi qui ai fait la première course avec la Honda. Donc on a essuyé quelques plâtres pour qu’elle soit capable d’être compétitive.

D’ailleurs la saison d’après je voulais moi rouler en 4 temps mais Honda ne m’y a pas autorisé parce qu’ils jugeaient qu’ils n’étaient pas prêts pour faire une saison, donc ils ont refilé le 4 temps à Ryan Hughes et moi j’ai dû rouler en 2 temps contre Carmichael.

Après quand je suis passé chez Suzuki, c’est moi qui ai fait tout le développement du 4 temps au départ. Et après avoir fait le développement, j’ai dû donner la moto à Carmichael donc j’avais vraiment participé à l’évolution de ces deux marques, de ces deux motos.

Sébastien Tortelli - motocross action !!!!!!!!!!!!

Je ne savais pas que tu avais fait le développement de la moto sur laquelle Carmichael allait ensuite rouler.

Mon contrat était assez clair sur ce point. J’étais le numéro deux, le pilote qui roulait quatre temps et quand arrivait l’outdoor c’était lui qui récupérait la moto, l’évolution, le développement, bref, la moto 4 temps de chez Suzuki.

Ça, je le savais avant de signer mon contrat. Mais même avec la moto standard, j’étais plus rapide que lui a cette époque-là, mais malheureusement je me blesse avant l’ouverture de la saison, dommage pour moi.

Tu as eu plusieurs fois la plaque rouge aux USA, et il me semble qu’elle t’a échappé à chaque fois sur blessure ou problème mécanique, c’est un regret de ta part j’imagine ?

J’aurai bien aimé avoir au moins un titre aux USA, c’est certain, c’est le seul regret que je pourrais avoir dans ma carrière. Mais c’est comme ça, les circonstances …. Il y a plusieurs titres qui m’ont échappé de façon bête, malheureusement, aujourd’hui, c’est un autre pilote qui détient ces titres. J’ai terminé vice-champion, mais vice-champion comme ils disent, c’est le premier des perdants.  J’aurais aimé décrocher un titre sur chaque continent.

Je veux revenir rapidement sur l’attractivité du championnat de France élite comparée à l’attractivité de certains championnats nationaux.

J’ai déjà à moitié répondu tout à l’heure, c’est parce que les teams officiels sont basés en Hollande ou en Belgique alors qu’avant, tu avais Honda , Kawasaki , Yamaha dans chaque pays, etc ..

Aujourd’hui tu as Yamaha Europe, Kawa Europe …. qui sont basés en Hollande. Les teams sont basés près de Lommel où dans les environs et donc toute la structure  est basée là-bas.

Donc forcément, le championnat Hollandais a pris une ampleur beaucoup plus importante et il est beaucoup plus facile pour les équipes de le faire. Donc c’est pour ça que tu vois tout le temps les pilotes mondiaux qui participent au championnat de Hollande.

Mais quelque part comme je te disais, on a des championnats distincts en Europe : le championnat de France élite, le championnat de France de Supercross et le championnat du monde. Tout ça créé des opportunités et des championnats parallèles.

Aujourd’hui, il est financièrement très couteux de faire le mondial et tu as des pilotes qui arrivent tout juste à marquer des points en GP, et c’est très dur pour eux car ils perdent de l’argent.

Aujourd’hui tu as des pilotes français qui gagnent plus d’argent en France que les pilotes qui font le mondial qui ne roulent pas devant, parce que le championnat de France a une certaine valeur et les coûts sont moindres ; ces pilotes ont là le pouvoir de gagner leur vie ce qui n’est pas le cas de tous les pilotes qui font le mondial.

Donc aujourd’hui, il vaut mieux être devant en élite qu’être vingtième en mondial.

Tim Gajser – Valkenswaard 2020

Aujourd’hui, on se rapproche du modèle du MotoGP en MXGP. Le Motocross a repris ce modèle et donc, seulement une partie des pilotes peuvent rouler grâce à des sponsors, les autres font les championnats parallèles ; c’est également la même chose en Formule 1. Le championnat du monde devient vraiment sélectif et d’un niveau beaucoup plus relevé qu’avant. Ce n’est pas ouvert à tout le monde, mais seulement à une certaine élite.

Avant, à mon époque, quand tu étais pilote tu devais faire les deux, le mondial et le national. Et aujourd’hui tu n’es plus pilote pour faire les deux championnats, tu es pilote pour un championnat.

Aujourd’hui en France tu as des pilotes de Supercross qui sont capables de faire une saison complète en SX, moi je le vois bien avec Soubeyras et d’autres pilotes qui font leur championnat de France de Supercross, et après ils partent en Angleterre ou faire quelques courses aux USA, ils font leur break et ils recommencent. Ils n’ont pas besoin de faire de championnat de Motocross.

Et après tu as les pilotes qui font les championnats Nationaux, et ensuite tu as les pilotes qui font le Mondial ou l’Europe. Je pense que ça a été l’évolution dans notre sport et que beaucoup de monde n’ont pas vu, ils ne voient que le côté financier qui a empiré et comparent avant et a aujourd’hui. Mais malheureusement c’est comme tout sport, ça évolue et cela devient de plus en plus élitiste.

Un pilote de mondial qui t’impressionne ? Un mec que tu regardes rouler qui a quelque chose de différent des autres, quand tu le regardes, tu te dis « Ouai quoi ! »

Je dirais qu’il y a plusieurs pilotes qui sont très bons, ils ont tous leurs caractéristiques on va dire.

Devant Herlings, tu ne peux qu’être admirateur. Admirateur de sa vitesse de pointe, de comment il roule dans le sable et tout ça, c’est exceptionnel. Tu ne peux qu’être « wow » quand tu le vois rouler, il roule un peu en force, d’accord, mais il a un contrôle de sa moto qui est exceptionnel. Certains disent qu’il est bourrin, mais moi je ne le trouve pas bourrin. Il est capable de passer avec une vitesse et des trajectoires de dingues dans les trous.

Jeffrey Herlings – Valkenswaard 2020

Tu faisais des trucs assez à la Herlings aussi, enfin Herlings fait des trucs à la Tortelli.

Beaucoup de monde me trouvaient ce côté-là, bourrin, mais la plupart d’entre eux ne savent pas comment passer dans les trous donc forcément, ça devient bourrin pour eux (rires).

Il y a toute une technique derrière, une évolution, et j’ai de la chance qu’à cette époque-là, Jacky ait été capable de m’apprendre beaucoup de choses que certains ne voyaient pas.

Si tu prends un Cairoli, tu ne peux qu’être admiratif de la carrière qu’il a faite. Le gars tu le vois toujours continuer et tu vois il sait super bien rouler.

Gasjer est très impressionnant par sa combativité. Il a pris de gros volumes mais il remonte sur la machine et il continue. Il doit être fait de caoutchouc. En début de saison, ses départs ont été impressionnants avec sa nouvelle Honda.

Après, tu as un jeune comme Prado, quand tu le vois rouler tu as l’impression qu’il ne force jamais. Et il est tellement facile sur la moto que tu te dis que c’est déconcertant.

Donc tu as ces quatre pilotes, 3 pilotes KTM d’ailleurs et après tu as les autres pilotes qui ont leurs caractères, qui ont leurs facilités, qui ont leurs hauts et leurs bas mais quand tu regardes les pilotes complets, voilà les quatre pilotes complets que tu as aujourd’hui.

Et tu ne peux être qu’admiratif d’un pilote qui est capable de faire des choses comme ça.

Après si on parle du 250, maintenant tu as un Vialle qui a évolué d’une façon exceptionnelle. Il a fait des choix, des sacrifices et aujourd’hui il roule à haut niveau. Son pilotage a une maturité qu’il n’avait pas avant et c’est super. Si tu regardes les 250, Tom est facile, il sait prendre les risques quand il faut, et à côté tu as un Jago Geerts qui est capable de s’enflammer mais après il se met la cabane sur le chien.

Quand je les vois rouler, je vois ce qu’ils dégagent en tant que pilote pur ; de là à dire qu’un pilote m’impressionne, non, ils m’impressionnent tous. Être capable de rouler aussi fort à ce niveau-là, ce n’est pas évident.

Gautier Paulin est parfois critiqué mais tu ne peux pas dire que ce n’est pas un bon pilote. Moi je trouve que c’est un très bon pilote. C’est un gars qui a un but et un pilotage précis, il sait ce qu’il veut et quand il le veut il est capable d’élever son niveau. Il faut reconnaitre qu’ils ne sont pas tous capables de le faire. Si tu regardes bien, tu as les traits des personnages, chacun a ses points forts et ses points faibles, tu aimes ou tu n’aimes pas mais tu leur dois le respect.

Gautier Paulin – Valkenswaard 2020

Avec ton expérience en tant que pilote, si tu pouvais retourner dans les années 90-95, qu’est-ce que tu changerais ?

Je pense que l’erreur que j’ai faite dans ma carrière, je l’ai faite la première année quand j’ai été aux Etats Unis.

Les circonstances ont fait que, avec ma blessure avant d’y aller, j’ai roulé la première partie de la saison en 250 alors que j’aurai dû la faire en 125 ; ça aurait changé beaucoup de choses à mon apprentissage du Supercross.

Quand tu vas aux Etats-Unis, tu ne peux pas espérer être un bon pilote de Supercross US sans rouler en Supercross US. Il faut rouler là-bas pour être bon là-bas, ce n’est pas en roulant sur le championnat de France de Supercross que tu vas arriver aux USA et tout exploser, il faut prendre du temps, surtout pour rouler en catégorie reine.

Je pense que la plus grosse erreur que j’ai faite, c’était de partir pour rouler en catégorie reine – qui était la catégorie 250 à l’époque – et pas en 125 où j’aurais dû faire mes armes en Supercross. Après, en outdoor, j’ai vu que j’avais mes armes par rapport à ce que j’avais fait en Europe et là, j’aurai dû passer en 250.

Et je pense que ces changements auraient pu faire que la suite de ma carrière aurait été vraiment différente.

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